La flickerisation de Yahoo
[ Patrick ] Un article de business 2.0 m’a rappelé le succès foudroyant des co-fondateurs de Flickr, Stewart Butterfield et sa femme, Caterina Fake. Les chiffres parlent d’eux-mêmes :
- 1,5 millions de membres
- 60 millions de photos
- 80 % des photos sont publiques
- 14 000 nouvelles images par heure
Né en novembre 2003, Flickr est le site de partage de photos en ligne qui a connu la plus forte croissance de ces dernières années pour finalement être racheté par Yahoo en mars 2005. Au-delà de ce fait marquant, qui symbolise l’espoir de nombreux services web 2.0 qui se lancent (être racheté par l’un des 5 grands : Yahoo, Google, Microsoft, Amazon ou Ebay), Flickr a été le premier service en ligne à ma connaissance à proposer l’usage du tag pour organiser ses photos. Plus de la moitié des photos postées sur Flickr.com sont ainsi “taguées” par leur auteur ou les visiteurs, les rendant ainsi “cherchables”. Le tag est devenu depuis une des caractéristiques principales des nouveaux services 2.0 pour organiser l’information.
L’usage de Flickr reflète cette nouvelle culture de la participation sur Internet. Lorsque vous écrivez votre blog, produisez votre podcast ou postez vos photos personnelles c’est pour que tout le monde en profite
C’est la que le web prend tout son sens … et Yahoo l’a bien compris.
Lorsque Catherine Fake lance le service “Mon web 1.0″ au sein de Yahoo, la flickerisation de Yahoo est amorcée. “Mon web” est un service en ligne permettant de sauvegarder vos favoris ainsi que les pages web qui vous intéressent pour les retrouver ultérieurement. Contrairement à ce que dit l’article de business 2.0, “Mon Web” n’est pas une pâle copie du service Del.icio.us. Il reprend également un autre concept créé en 2003 par les startups Furl.net (racheté depuis par Looksmart) et par Spurl.net. “Mon web” vous permet de sauvegarder non seulement vos favoris (à la delicous) mais également le contenu d’une page web, les taguer, les regrouper et les partager avec votre réseau d’amis. Plus vous ou vos amis l’utilisez, plus cela sera bénéfique pour vos recherches.
Rappelons qu’en 1995, le projet initial de Jerry Yang et David Filo , co-fondateurs de Yahoo, était de construire (à partir de leur chambre de Stanford) le plus grand annuaire mondial en ligne en catégorisant et en recommandant les meilleurs sites aux internautes. Yahoo recrutait alors des éditeurs. Cependant, cette vision a été rapidement abandonnée parce que le web devenait trop grand. Aujourd’hui, grâce au système de tags, les éditeurs rémunérés par Yahoo ont été remplacés par les internautes eux-mêmes que Yahoo n’a pas à payer ![]()
Aujourd’hui, avec “Mon Web”, Yahoo permet ainsi à ses 70 millions d’utilisateurs de sauvegarder et de taguer ses favoris (ou le contenu complet d’une page web) comme le font les clients d’Amazon pour les recommandations. Ainsi, les membres de Yahoo offrent indirectement une alternative au moteur de recherche traditionnel. Alors que Google a une approche totalement automatisée de la recherche avec une armée d’ingénieurs et des milliers de serveurs, Yahoo se base sur l’intelligence collective de ses membres pour enrichir son moteur de recherche d’un annuaire et d’un contenu édité par ses membres à partir du système de tags utilisés dans “Mon Web”. Comme Google, Yahoo produit également des algorithmes de recherche pour son moteur, mais il ne peut pas battre Google à ce jeu là. Son objectif n’est plus d’avoir uniquement la plus grande base de données indexée mais d’offrir également les résultats de recherche les plus pertinents pour les utilisateurs établis par les utilisateurs eux mêmes.
En pratique, l’activité de taguer ses favoris ou le contenu d’une page web peut paraître réserver aux geeks mais cette approche devient de plus en plus populaire. Le récent service “Mon Web” de Yahoo compte déjà 300 000 pages sauvegardées et 90 000 tags utilisés. Cela reste néanmoins très faible par rapport à Del.icio.us avec ses 10 millions de favoris et ses 500 000 tags.
Cependant, la recherche collaborative demande aux internautes de changer leurs habitudes. Et cela n’a de sens que si vos amis utilisent le même service que vous. De plus, l’intelligence collective n’est pas concentrée uniquement au sein des membres de Yahoo. Le service “Mon Web” devrait être élargi à d’autres services du même genre comme Furl, Spurl, Blogmarks, Simpy ou Blinklist… en intégrant leur API afin d’agréger les résultats de recherche de tous les internautes utilisant un système de tags pour organiser leurs favoris ou le contenu de pages web. Yahoo deviendrait ainsi le premier méta-moteur de recherche collaborative.
A votre avis, pour poursuivre sa stratégie de flickerisition, Yahoo rachètera-t-il Delicious et/ou Spurl ?
[ Olivier ] Aujourd’hui, impossible de sortir un service collaboratif ou à usage personnel sans inclure le principe des tags. Affecter librement ses propres mots clés à un contenu quel qu’il soit a effectivement été une révolution: chacun peut dorénavant classer l’information comme il l’entend et surtout d’une manière qui lui permet de la retrouver plus facilement par rapport à sa manière de raisonner. Car ne nous y trompons pas, en l’état actuel, j’estime que les tags, c’est surtout une affaire personnelle, et non un système collaboratif d’envergure, et ce, pour de multiples raisons.
Tout d’abord, la manière dont chacun structure l’information pour la retrouver n’est absolument pas universelle. Chacun reproduit ses propres moyens mnémotechniques lorsqu’il tague. Du coup, lorsqu’on réunit ensemble une communauté de tagueurs, le résultat n’est pas nécessairement pertinent. Il suffit de regarder la variété des tags attribués par les utilisateurs de del.icio.us sur un même article pour s’en rendre compte (il suffit de suivre les liens “and XXX other people” de delicious).
Ensuite, les tags actuellement ne tiennent compte ni des notions de synonymes, ni des singuliers/pluriels d’un même mot, ni des conjugaisons, ni des séparateurs, ni de la langue de l’internaute, etc. Tous ces paramètres varient d’un utilisateur à l’autre et provoque donc de multiples redondances dans les tags mais surtout aboutissent à une vue (très) partielle de l’information. Un exemple concret: pour suivre l’actualité du Web 2.0 dans un système de bookmark social, il faut nécessairement suivre au moins les tags web2.0 (sans espace), web 2.0 (avec espace) et web2 pour disposer d’une information exhaustive. Mais en faisant cela on se retrouve alors avec de nombreux doublons dans les articles tagués sous différents tags similaires… Bref, un vrai casse tête pour retrouver toute l’information pertinente.
Enfin, et c’est peut-être le problème majeur des tags, il n’existe aucune notion de contexte. Un exemple classique est le mot clé Jaguar. Lorsqu’on cherche ce terme dans un service fondé sur les tags, on voit passer aussi bien des résultats concernant l’animal, la voiture, ou le système d’exploitation d’Apple! On obtient donc une information qui est loin d’être aussi pertinente qu’on le souhaiterait.
Depuis 2 ans que le système des tags existe dans les services en ligne, aucune solution n’a été trouvée pour résoudre tout ces problèmes. Du coup, certains commencent à vouloir mettre de l’ordre dans les tags, comme par exemple Tagyu, qui à partir d’un texte donné, suggère les tags à utiliser. Mais cela ne résout pas le problème de la langue (un même tag s’écrit différemment dans chaque langue). D’autres suggèrent d’avoir des systèmes de tags et sous-tags, comme à l’époque des catégories/sous catégories, ce qui permettrait de redonner un contexte à chaque tag, mais cela n’est pas une solution miracle à l’ensemble des problèmes évoqués. Or même si on ne parle des tags en tant que tel que depuis 2 ans, les tags, ce sont finalement que des mots clés, et de nombreux logiciels, Microsoft Word en tête, permettent depuis longtemps d’associer des mots clés à certains contenus. Ces logiciels ont été confrontés aux mêmes problèmes, et aucun n’a mis en place de solution définitive (mais peut-être que cela n’était pas vraiment un problème à l’époque car les systèmes de mots clés restaient à usage personnel).
Pour conclure, je suis un adepte des tags, j’aime la liberté que cela procure dans la manière de trier et classer l’information, mais en l’état actuel les tags ne sont véritablement utilisables qu’à titre personnel. L’utilisation à un niveau collaboratif donne l’impression de mieux trier l’information et de la rendre plus pertinente, mais cela n’est qu’une impression! Trop de problèmes subsistent et il est temps que quelqu’un se penche la dessus. Yahoo ou Google sont sûrement les mieux placés pour s’attaquer à ce problème, l’un parce que justement il bénéficie de l’expérience de Flickr, et l’autre parce qu’il dispose de la puissance de frappe technologique et humaine nécessaire pour résoudre ces problèmes.
Pourquoi est-ce que depuis 2 ans, chacun reproduit le même modèle que son voisin, avec les mêmes défauts sans jamais chercher à améliorer une idée qui à la base reste puissante ? Pour moi la flickerisation de Yahoo, cela reste finalement l’attentisme de Yahoo, qui reproduit dans ses différents services les mêmes défauts que ceux de Flickr, c’est dommage
Plutôt que de racheter un service existant, comme le propose Patrick, Yahoo ferait mieux d’investir et innover sur ce terrain: le premier à résoudre ces problèmes disposera d’un avantage indéniable. Or pour le moment, même Google avec tous les ingénieurs dont il dispose laisse ce domaine en friche: le système de tags de Google (car Google permet bien de taguer l’information via son système d’historique de recherches) ressemble en tout point à ce que tout le monde fait, en tout cas pour le moment ! C’est tout aussi dommage.
Categories: Collaborer - Tags:
25 November 2005 02:48 Olivier



4 commentaires Ajouter un commentaire
1. Thibaud | 26 November 2005 01:42
Pour répondre à Olivier, je dirais que selon moi la princiaple force du tag réside dans l’hétérogénité du “taggage” pour la bonne et simple que raison que les utilisateurs cherchent de l’information de manière aussi hétérérogènes. On va donc pouvoir enfin trouver ce que l’on cherche et pas seulement ce que certains pensent que l’on veut qu’on touve. Pour régler les problèmes d’homonymie ou de langues, il faut associer à la notion de tag la notion de cluster qui permettent de catégorise les tags. Un tag n’est que par associaton à son cluster. Ainsi, le tag jaguar n’a pas de sens s’il n’est pas associé au cluster voiture, animal ou OS par exemple d’où les systèmes embrionnaires de suggestion utilisé sur fotolia ou sur google base plus récemment
2. Olivier Ruffin | 26 November 2005 01:54
Effectivement la notion de cluster peut etre une solution envisageable, mais cela ne doit pas être si simple puisque personne ne le propose encore à grande échelle non? Il faut vraiment que l’un des nombreux services en ligne qui s’appuie intensivement sur les tags ouvre le chemin et qu’enfin les tags deviennent un vrai système collaboratif de recherche
3. Thibaud | 26 November 2005 15:54
Encore deux petites considérations :
A propos de del.icio.us
Le principe général du moteur de recherche Google est qu’une page est d’autant plus pertinente qu’un nombre élevé de pages pertinentes la jugent pertinentes (pointent vers elle) . Or, cette pertinence n’a aucune valeur en soi, elle doit l’être par rapport à un mot-clé. Delicious avec son système de tags permet de définir la pertinence d’un site à un ou plusieurs tags. Ainsi lorsqu’un utilisateur ajoute un site à ses favoris avec un liste de tags, il augmente la pertinence de ce site pour cette liste de tag. Ce qui est trés puissant puisque la pertinence peut-êre trés précisèment associée à un mot-clé dans ce cas. Ce qui est moins intéressant chez del.icio.us est qu’il n’est pas possibile de définir le poids a donner au jugement des utilisateurs (d’un utilisateur par rapport à un autre). En effet si Google donne plus de poids aux liens d’une page pertinente, il est difficile sur del.icio.us de définir le poids du jugement d’un utilisateur devant celui d’un autre, ce qui est un problème relativement important en matière de précision et de pertinence.
Tags
Encore une petite chose sur les tags, pour moi il manque une grand chose dans la notion de tag comme elle a été empiriquement définie par quelques sites, c’est la notion d’ordre ( que nous considèrons sur Fotolia). Je parie que tout le monde va y venir trés rapidement car elle donne une force immense au tag dans un soucis de classement par pertinence)
4. motril | 25 May 2007 19:55
merci pour cet article sur les tags
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